Où commencent les monstres
Vivre et écrire la montée des fascismes depuis la mer, de l'expérience transatlantique au projet littéraire
de Clara Breteau (Université Paris 8)
Déclenché par l’expérience traumatique de la dissolution de l’Assemblée en juin 2024, le chantier littéraire en cours présenté lors de cette intervention auscultera les circulations sensibles, existentielles et sémiologiques entre l’expérience de la montée de l’extrême-droite et celle de la traversée transatlantique. Plus précisément, il s’agira d’explorer la manière dont les deux « monstres » expérientiels du fascisme et de l’océan peuvent être réfléchis et écrits en miroirs, via leurs dimensions supraliminaires et les formes de déni dont ils peuvent faire l’objet, mais aussi via leurs capacités à infiltrer de manière indicielle et capillaire nos perceptions et nos quotidiens. Après avoir évoqué rapidement deux projets de recherche précédents qui travaillaient déjà les enchevêtrements perceptifs et imaginaires entre l’expérience de la ville et celle du monde vivant marin, notre contribution reviendra sur la fabrication d’un texte mettant en parallèle les voyages transatlantiques du paquebot Normandie de 1935 à 1939 – années où le fascisme monte inexorablement et où s’enclenchent l’un après l’autre les verrous de la seconde guerre mondiale – avec un autre voyage transatlantique en août 2025 sur le paquebot Queen Mary 2, à l’heure où une série de bascules stratégiques s’enclenchent en faveur de l’extrême droite à travers le monde. Comme cette intervention s’attachera à le montrer, les deux paquebots historique et contemporain offrent des véhicules pour ausculter avec des outils romanesques les déroutes du temps présent, tenter d’y trouver des repères, collecter des signaux. Replacés sur la toile de fond de l’ascension du fascisme, ils donnent en modèles réduits la vision d’une comédie humaine avide, aujourd’hui comme hier, d’échapper pour un moment aux menaces qui fondent sur elle, quitte à laisser s’installer pour de bon des pouvoirs qu’elle aurait pu stopper. Mais cette apparente fuite en avant ne consiste-t-elle pas, quand elle prend pour terrain métabolique l’océan, à avancer aussi au-devant du danger, à flirter avec l’abîme et danser avec lui, pour l’amadouer peut-être, pour s’y acclimater ? Naviguant entre les champs de l’esthétique environnementale et de la pratique littéraire, cette intervention examinera des images et histoires enchevêtrant les corps biologiques et politiques de l’océan, de la vie à bord et du continent, en s’interrogeant sur les défis qui en découlent pour l’écriture : comment donner à voir les décalages mais aussi les micro-infiltrations et perturbations entre le temps politique et le temps océanique ? Dans quelle mesure nos propres vies peuvent-elles être travaillées comme d’autres sortes de paquebot, d’autres formes d’« offshore » recevant à distance les signaux d’extrêmes droites qui gagnent inexorablement en puissance ? La présentation se conclura sur quelques pistes réflexives et retours d’expérience sur les embranchements pratiques et théoriques entre esthétique environnementale et création littéraire.
Clara Breteau
Maîtresse de conférences en esthétique environnementale au département d’arts plastiques de l’Université Paris 8, Clara Breteau explore dans ses recherches cette part de nos imaginaires, de nos cultures et de nos mémoires qui prend forme au contact direct des milieux naturels et de leurs mondes sensibles. Depuis 2025, elle ausculte via l’écriture romanesque la montée des fascismes depuis l’expérience de l’océan et de la traversée transatlantique. Elle a déjà publié au Seuil en janvier 2025 le roman L’Avenue de verre, travail littéraire autour du trauma colonial et de la post-mémoire chez les enfants de la diaspora algérienne, nés en France bien après l’indépendance. En septembre 2022 a également paru chez Actes Sud l’essai d’écologie politique et poétique Les Vies autonomes, une enquête poétique, préfacé par Camille de Toledo. Docteure en géographie et esthétique, Clara Breteau est diplômée des Universités de Cambridge (R-U), Leeds (R-U) et la Sorbonne. Elle est aussi l’auteure de poèmes, d’articles et d’un documentaire, Les Maisons légères, produit pour Radiofrance et diffusé sur France Culture en 2015.